“Dans l’Angleterre victorienne, on pouvait manger une pomme chaque jour pendant quatre ans, sans manger deux fois la même variété.”

Dan Saladino

La diversité agroalimentaire ça vous parle ? Faisons un petit jeu : combien de variétés de pommes êtes vous capable d’énumérer ? J’ai personnellement fait l’exercice, en retirant toutes celles que j’avais découvertes durant mes deux saisons de maraîchage, j’en étais à 12. Et vous ? Quel que soit le nombre j’imagine que l’on est loin du chiffre 1460 avancé par Dan Saladino ! 

La  citation du chapô est tirée du livre Eating to Extinction. The World’s Rarest Foods, and Why We Need to Save Them de Dan Saladino. Dans ce livre Saladino dénonce l’uniformisation alimentaire à l’oeuvre depuis quelques centaines d’années. Il y montre l’importance de la sauvegarde des variétés agricoles. Pour écrire ce livre, il est allé à la rencontre de ceux et celles qui cherchent à sauver la diversité agroalimentaire : des paysan·nes, militant·tes et peuples à travers le monde entier.

“S’il est difficile de quantifier la perte, les grandes tendances sont claires. Sur les 6 000 à 7 000 plantes domestiquées par l’homme à travers l’histoire, nous en cultivons et consommons principalement neuf, parmi lesquelles trois fournissent plus de la moitié des calories mondiales : le blé, le riz et le maïs. Un même déclin s’observe parmi les races d’animaux d’élevage.”

Dan Saladino

Les raisons de l’uniformisation

Les causes sont évidemment plurielles et complexes. Dans les accélérateurs majeurs de cette perte de diversitié on retrouve le rôle des “révolutions vertes”. Ces dernières ont imposé le modèle de la monoculture de riz, blé ou de maïs dans le monde entier. 

Le développement du transport a eu également un impact énorme pour les fruits : ces derniers voyagent dans le monde entier en faisant fi des saisons. Et ce au détriment de la diversité des espèces locales mais aussi importées. Qui en Europe connait la diversité dans les variétés de mangue ou de bananes ? Et pourquoi garder 100 variétés de pommes quand tant d’autres fruits sont disponibles toute l’année ?

On retrouve aussi dans les causes l’homogénéisation des tendances et des goûts alimentaires ainsi que l’avénement des produits alimentaires transformés qui nécessitent des aliments standardisés et vont à l’encontre de toute diversité agroalimentaire.

“Pour les fruits, le transport a été un facteur déterminant : une fois que des bateaux-conteneurs pouvaient se rendre d’un point du globe à un autre, les saisons perdaient leur importance. Pour les aliments sauvages, comme les baies ou les graines, le colonialisme est venu heurter la diversité culturelle des peuples.”

Dan Saladino

Quelles conséquences l’uniformisation alimentaire a-t-elle pour la société ?

Il y a déjà les pertes de diversité culturelle et gustative qui sont des raisons suffisantes pour préserver les variétés anciennes ; honnêtement qui s’éclate en mangeant une Gala, une Pink Lady ou une Golden ? Alors que dans les variétés de pommes anglaises anciennes, on va trouver des pommes comme la Pitmaston Pineapple qui a un goût…. d’ananas ! 

Ensuite l’uniformisation des cultures agricoles créé un risque de sécurité alimentaire et l’histoire le prouve : en Irlande au XIXe siècle la potato famine a provoqué plusieurs millions de morts suite à une contamination de toutes les cultures de pomme de terre par la même maladie. Une maladie ou un ravageur va plus facilement décimer une monoculture qu’une culture diversifiée. La variété des culture agricoles est essentielle pour lutter contre les maladies et les prédateurs mais aussi pour permettre de la résilience face aux risques climatiques actuels. 

Une autre problématique essentielle de l’unifromisation : la colonisation a entraîné une spéciliasation des pays colonisés et anciennement colonisés dans des cultures d’exportation (bananes, canne à sucre, café) qui les rendent dépendants financièrement des marchés des pays occidentaux mais également extrêmement dépendants du circuit mondial pour assurer leur fournitures en produits alimentaires de première nécessité. De plus cette monoculture met ces pays dans une situation de vulnérabilité face aux ravageurs et maladies.

D’un point de vue sanitaire, la diversité alimentaire renforce les microbiomes et nous permet d’être en meilleure santé. 

“Les Hadza, en Tanzanie, sont un très bon exemple de ce qu’a pu être la diversité de notre alimentation. Ce peuple, l’un des derniers chasseurs-cueilleurs de la planète, a un régime potentiel de 800 plantes et espèces animales. Les Hadza ont un microbiote parmi les plus riches du monde.”

Dan Saladino

Que faire pour encourager la diversité agroalimentaire ?

Manger local et de saison et soutenir les acteurs et actrices de la diversité alimentaire ! 

Les maraîchers et maraîchères qui travaillent avec des variétés anciennes non standardisées, les céréaliers qui promeuvent différentes variétés de céréales, les éleveurs et éleveuses qui mettent en avant des races rustiques. Ces variétés et races sont souvent moins productives et plus chères mais elles ont un rôle essentiel à jouer dans le patrmoine culturel, alimentaire et gustatif de nos régions.

Il existe aussi des initiatives comme l’Arche du Goût de Slow Food  qui est un catalogue d’aliments de qualité, oubliés et en danger de disparition, 5000 produits de 148 produits du globe. Ils sont toujours en recherche de soutien financier et de bénévoles !

“Je reste malgré tout optimiste, car, partout dans le monde, des institutions, des activistes et des paysans multiplient les actions pour sauver la diversité alimentaire. Une ville comme Copenhague fait, par exemple, figurer la diversité des variétés dans ses critères de commande publique de fruits et légumes pour les restaurants scolaires.”

Dan Saladino

Trois exemples d’initiatives qui font la différence

La Ferme Laborde

Une ferme en polyculture-élevage qui travaille quasi uniquement avec des semences anciennes et races rustiques. Ils ont bien voulu nous présenter en quelques mots leur projet !

«  Moi c’est Emilie (32 ans), je ne suis pas issue du milieu agricole j’ai rejoins mon mari en 2019, quelques mois après avoir appris le cancer de notre fils de 4 ans. C’est un projet de vie car à ce jour on veux profiter de nos enfants autant que possible et quoi de mieux que de les faire évoluer dans un cadre rassurant (eh oui entre temps la famille s’est agrandie). Mon mari Jean-Baptiste (32 ans) quant à lui est fils et petit fils d’agriculteurs. Il est installé sur la ferme familiale depuis 2009. 

Après avoir suivi un cursus agricole classique et ne se reconnaissant pas dans le modèle de production initial, il décide de radicalement changer son fonctionnement ( non sans mal, 2 visions complètement opposées 😅). Défenseur de la biodiversité dans l’âme, il a expérimenté plus d’une centaine de variétés paysannes oubliées ( blé, seigle, maïs, tournesol, etc.) mais également différentes pratiques agronomiques. Dans un même temps, il a converti les cultures en agriculture biologique. 

En sus, nous avons amorcé la création de la basse cour en collaboration avec le conservatoire des races d’Aquitaine et avec les copains de la Ferme Bacotte pour les Porcs Noirs Gascons et les poules Gasconnes. 

Et le plus important à ses yeux, son rêve depuis toujours : être éleveur. Nos belles Gasconnes sont arrivées sur la ferme en juillet 2020 après des années à en parler, on a pris nos économies perso et on a acheté nos 10 premières vaches. Et là énorme coup de coeur. Puis l’achat de quelques Béarnaises dans le but de préserver un maximum de biodiversité.

Quels sont nos futurs projets ?

  • Promouvoir les races locales par le biais de la vente directe ;
  • Revalorisation des cultures par le biais de nos animaux, mais également par les filières courtes : 
    • tournesol paysan et colza avec Oléandes transformé dans une huilerie paysanne située à 8 km de la ferme ;
    • blé ancien, seigle et maïs de pays et sarrasin : création farine paysanne via une coopérative de paysans que nous avons créé avec plusieurs agriculteurs. 

Nous sommes également producteurs de canards gras depuis 3 générations. 

(vente directe, marchés annuels et saisonniers ). Et enfin un projet est en train de germer dans nos têtes suite à la grippe aviaire qui est récurrente depuis quelques années… Affaire à suivre…”

Le verger conservatoire du Pays de Bray

Le verger du conservatoire du domaine de Merval dans le Pays de Bray regroupe plus de 400 variétés locales de pommes à croquer et à cidre, dont une centaine sont uniques et étaient sur le point de disparaitre. Certaines sont emblématiques de la région (Pays de Bray, Pays de Caux, Eure, Normandie). L’aventure a commencé en 1998 quand Fernand Bazerque découvre 12 variétés de pommes très anciennes dans le verger du domaine, l’analyse d’un pomologue (oui ce métier existe) confirmer la rareté de la découverte. Fernand se lance alors dans la recherche des variétés rares et locales du territoire du Pays de Bray jusqu’à accumuler jusqu’à 400 variétés dans le conservatoire.

Sources :

Crédit photo : Ferme de Laborde