L’agriculture de conservation des sols : la solution pour demain ?

Dernière mise à jour : 21 septembre 2022

Et si le sol était notre bien le plus précieux ? À l’heure où 18 % des sols sont soumis à l’érosion, notamment due à des pratiques agricoles intensives (labour, suppression de haies, sols laissés à nu…) et aux phénomènes météorologiques extrêmes, il est (grand) temps d’agir. Un sol sain et fertile est notre meilleur allié pour une agriculture résiliente, indépendante en intrants… et durable ! Un sol vivant permet en effet de stocker du C02 et de lutter contre le réchauffement climatique. C’est tout le pari de l’agriculture de conservation des sols ou ACS. Alors, prêt·es pour cette révolution du vivant ?

Nous couvrirons les sujets suivants dans cet article :

  • L’Agriculture de Conservation des Sols et ses principes directeurs ;
  • Les avantages et les contraintes de l’ACS ;
  • Les enjeux pour concilier ACS et agriculture biologique ;
  • Le défi du stockage de carbone via l’Agriculture de Conservation des Sols ;
  • Quelques pistes pour se lancer en ACS. 
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L’ACS est une méthode culturale permettant de cultiver des céréales en perturbant le moins possible le sol.

1. Agriculture de Conservation des Sols (ACS) : de quoi parle-t-on ?

L’agriculture de conservation des sols (ACS) est une pratique agronomique théorisée aux Etats-Unis dans un contexte de forte érosion des sols liée à une alternance de sécheresse, de pluie et de vents violents (ça vous rappelle quelque chose ?) qui a provoqué un important mouvement migratoire de la population rurale dans les années 1930. John Steinbeck en a d’ailleurs fait l’objet de son livre Les Raisins de la colère.

Aujourd’hui, l’ACS est surtout pratiquée en Amérique du Sud, Afrique et Asie -où les cultures ne sont pas assurées en cas de perte et où les systèmes doivent être résilients-, et connait un regain d’intérêt depuis une dizaine d’années en France.

Depuis le Congrès Mondial de l’Agriculture de Conservation de 2001, l’ACS se définit comme la combinaison de trois pratiques :

  • La suppression du travail mécanique du sol, via la technique du semis direct, afin de préserver la couche superficielle du sol et son activité biologique ;
  • La couverture permanente du sol, par des couverts ou des cultures intermédiaires, pour protéger la surface des sols de l’érosion, le structurer en profondeur par le réseau racinaire, maintenir l’humidité et nourrir les micro-organismes du sol ;
  • La rotation diversifiée des végétaux, pour limiter adventices et maladies tout en favorisant la biodiversité.

Le but ? Préserver (ou recréer) un sol vivant, en mesure de remplir ses différentes fonctions dans un cercle vertueux :

  • l’enracinement des cultures ;
  • le stockage de l’air (et du carbone), l’eau, les nutriments ;
  • la mise à disposition de ces ressources auprès de micro-organismes qui les valorisent et le fertilisent en retour.

🦔   Les mille et une vies du sol

Si l’on connaît bien les vers de terre, nous sommes souvent loin d’imaginer toutes les formes de vie que rassemble un sol sain et fertile. En fait, ¼ des espèces vivantes répertoriées vivent sous nos pieds :

  • La microflore : bactéries, algues, champignons, micro-organismes unicellulaires…. Ces éléments de moins de 0,2 mm sont invisibles à l’œil nu ;
  • La microfaune : également microscopiques, ce sont les prédateurs de la microflore. Ils décomposent la matière organique et fertilisent le sol ;
  • La macrofaune : la partie visible de l’iceberg ! Du ver de terre à la taupe en passant par l’escargot ou l’insecte, elle englobe tous les animaux du sol visibles à l’œil nu.

Vous avez un projet en ACS et vous souhaitez trouver une ferme adaptée ?

2. Avantages et contraintes de l’ACS

Pratiquer l’ACS présente de nombreux avantages sur une ferme :

  • Augmentation du taux de matière organique présente dans le sol (en moyenne +1 % en 10 ans), et donc sa fertilité ;
  • Meilleure capacité de stockage de l’eau, qui rend le sol plus résilient en cas de sécheresse ou de ruissellement après de fortes pluies ;
  • Diminution des charges (fioul, engrais) et du temps de travail liés au désherbage mécanique ;
  • Meilleure productivité des surfaces cultivées, car le sol est nourri même pendant les périodes d’inter-cultures, et est plus résilient en cas de difficultés climatiques.

Les résultats d’une étude conduite entre 2016 et 2020 par l’APAD auprès de trente agriculteurs se lançant dans l’ACS parlent d’eux-mêmes :

  • Le taux de matière organique augmente entre 14 et 44 % dans les 10 premiers cm de sol ;
  • L’indice de battance diminue de 0,3 ;
  • L’activité microbienne est deux fois plus importante et les vers de terre quinze fois plus nombreux qu’en système conventionnel.

Pratiquer l’ACS présente néanmoins quelques contraintes :

  • La gestion de l’enherbement peut conduire au recours de produits phytosanitaires comme le glyphosate (autorisé en ACS), ou la pratique d’un léger travail de sol en surface (autorisé dans la pratique du TCS, Techniques Culturales Simplifiées, première étape pour passer à l’ACS) ;
  • Bien connaître son sol, et prendre le temps de l’expérimentation : quelle interculture ou couvert choisir entre telle ou telle culture, à telle saison… ?

🦔  Couvert ou inter-culture… faites vos jeux !

Pour la régénération et la conservation des sols, il est important de les nourrir toute l’année… Mais comment choisir une bonne couverture de sols, qui ne menace pas vos récoltes ?

Il existe trois types de couverts végétaux :

  • Les couverts hivernaux, avant une culture de printemps ou d’été. Ils sont souvent un mélange de plusieurs espèces, intégrant une ou plusieurs légumineuses, pour enrichir le sol en azote (exemple : féverole) ;
  • Les couverts estivaux, implantés après la moisson en juillet/août et détruit à l’automne (exemple : tournesol, sorgho, lin…). Ils permettent une couverture du sol pendant l’été ;
  • Les couverts sous céréales à base de légumineuses à petites graines (en majorité des trèfles). Ils sont semés dans une culture en année N et sont conservés jusqu’en N+1.

À cela s’ajoutent les nombreuses possibilités d’inter-cultures, que l’on peut récolter (pour l’alimentation animale ou humaine) contrairement aux couverts qui ont vocation à nourrir le sol.

Pour vous aider à concocter votre menu idéal, consultez :
> le guide de l’ITAB pour choisir et réussir son couvert végétal ;
> les fiches espèces de couverts végétaux en AB.

En ACS, certaines de traditionnelles machines agricoles ne seront plus que décoration !

3. Comment concilier ACS et bio ?

Alors, comment gérer les reprises de couverts végétaux et les adventices sans travail du sol ni produits phytosanitaires ? Mission impossible ?

Nous avons posé la question à Félix Noblia, agriculteur dans le Pays-Basque d’une ferme de 150 ha en cultures céréalières et élevage de vaches Angus. Pour lui, concilier les deux pratiques a été un cheminement exigeant, qui donne aujourd’hui tout son sens à son métier.

J’ai commencé par pratiquer l’agriculture de conservation des sols dès 2013, avec du semis direct sur une ferme conventionnelle. J’avais de très bons rendements, mais devais traiter tous les quinze jours. Je jouais un peu aux apprentis sorciers. En 2016, j’ai eu une prise de conscience de la nocivité de ces produits sur la santé de ceux qui les utilisent… J’ai voulu faire aussi bien tout en étant bio. J’ai fait beaucoup de recherches, pour me rendre compte qu’il n’y avait rien : les itinéraires techniques alliant ACS et bio n’existaient pas. Il fallait tester, expérimenter, documenter les résultats et les partager.

Tests de couverts végétaux, d’inter-cultures, de cultures, de travail superficiel de sol… Félix continue d’expérimenter, avec le soutien d’instituts de recherches. Voilà quelques-uns de ses retours d’expérience pour allier ACS et bio :

  • Le choix du pâturage tournant dynamique et des vaches Angus est essentiel dans le fonctionnement de son système : il valorise la ressource en herbe et fertilise les champs ;
    Au bout de deux ans, Félix se rend compte que le semis direct en bio marche parfois… mais d’autre pas. Les facteurs d’échec ou de réussite sont très complexes et difficilement maîtrisables ou même identifiables ;
  • Les écosystèmes sans travail de sols ni pesticides reviennent vers leur climax, l’équilibre écologique naturel du terroir. La sécurisation du résultat en agriculture biologique s’accompagne alors nécessairement d’un travail du sol très superficiel ; sans oxydation particulière le système fait germer des plantes secondaires… la prairie pérenne naturelle gagne alors la compétition ;
  • Le système de « strip-till » paraît très prometteur : il consiste à créer un lit de semence uniquement sur le rang à semer, tout en déposant les résidus dans l’inter-rang en surface. Félix expérimentera cette pratique avec l’aide de l’ITAB (Institut Technique de l’Agriculture Biologique).

La Fédération Nationale d’Agriculture Biologique (FNAB) se penche aussi sur la question, et prône un modèle « CST » : Couverts végétaux, Travail superficiel du sol, Semis direct, qui permettrait de concilier ACS et Agriculture biologique.

 

Félix Noblia sur une de ses parcelles

Vous avez identifié une ferme et aimeriez la faire financer ?

4. Au-delà de la résilience agricole, l’enjeu du stockage de carbone

Parce qu’elle favorise l’activité des bactéries, des champignons, des vers de terre, l’ACS augmente le taux de matière organique des sols, et par là même leur capacité à y stocker le carbone. D’après l’INRAe, un sol en ACS capte 0,5 tonne de carbone en plus par hectare et par an par rapport à l’agriculture conventionnelle. C’est une avancée essentielle pour atteindre les objectifs de neutralité carbone et lutter contre le réchauffement climatique (le carbone présent dans l’air sous forme de dioxyde de carbone est l’un des principaux gaz à effet de serre, responsable du dérèglement climatique).

L’initiative 4 pour 1000 lancée en 2015 à la COP21 prônait ainsi l’ACS comme le système agricole permettant de compenser une grande part des émissions de gaz à effet de serre, tout en produisant plus d’alimentation. L’augmentation du stock de carbone de « 4 pour mille » (ou 0,4 %) chaque année permettrait alors de stopper l’augmentation de la concentration de C02 dans l’atmosphère.

Mais alors, comment mesurer ce stockage de carbone et rémunérer les agriculteurs pour ce service rendu ?

Plusieurs solutions sont à l’étude :

  • Mesurer le taux de stockage de carbone sur chaque exploitation – difficilement applicable à grande échelle ;
  • Modéliser ce taux d’après des données préétablies – qui doivent être affinées pour prendre en compte les particularités locales ;
  • Calculer ce taux grâce à un indice de photosynthèse visible via les satellites…

5. ACS : des pistes pour se lancer

Alors, revenons sur terre avec quelques conseils pour se lancer en ACS :

  • Connaître son sol, et ne pas désespérer si le taux de matière organique y est bas : tous les sols sont rattrapables à condition de les décompacter si besoin et de leur donner le temps de se régénérer ;
  • S’équiper a minima (et d’occasion si possible) de semoirs (à disque, à dent…), d’un pulvérisateur, d’un épandeur d’engrais et d’un trieur à graines (mutualisable) ;
  • Lire, se former et expérimenter. La revue TCS donne de précieuses clés de réussite en système ACS. N’hésitez pas à contacter le réseau APAD (Association pour la Promotion d’une Agriculture Durable), les Chambres d’Agriculture ou les réseaux d’agriculteurs locaux pour partager vos expériences et être informé.e.s de formations sur le sujet

Vous souhaitez pouvoir suivre votre projet d’installation avec des outils dédiés ? Connaître les différentes étapes à suivre ? Vous appuyer sur une communauté de porteurs de projet eux aussi en cours d’installation ?

6. Pour aller plus loin sur l’ACS

Philippine de la Fayolle

Diplômée du CELSA, Philippine a travaillé dix ans en agence de communication avant de se lancer dans l’aventure agricole. Son BPREA de l’école du Breuil en poche (aux côtés de son inséparable sécateur), Philippine continue de se former dans des vergers franciliens et rédige à ses heures perdues des articles sur les problématiques agricoles.

Crédits photos : Rébecca Trouslard, Félix Noblia et Marguerite Legros