Crise agricole : décryptage d’un système français à bout de souffle
Une crise récurrente depuis plusieurs décennies
La crise agricole en France ne date pas d’hier. Depuis plusieurs décennies, le secteur est traversé par des cycles réguliers de tensions et de mobilisations : manifestations, blocages, appels à l’aide des pouvoirs publics… Ces épisodes se répètent, avec des causes qui évoluent mais un constat qui demeure.
Dès 1974, la colère paysanne s’exprime déjà fortement. Cette année-là, de nombreuses manifestations éclatent pour réclamer des prix rémunérateurs au départ de la ferme. À l’époque, la France compte encore 1,2 million d’exploitations mais les revendications font écho à celles d’aujourd’hui.

©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/Jacques Deroost
À chaque crise, des mesures d’urgence sont annoncées. Pourtant, elles peinent à apporter des réponses durables. Résultat : un sentiment s’installe progressivement, celui d’une “crise sans fin”, qui revient périodiquement sans jamais être réellement résolue.
Cette récurrence n’est pas anodine. Elle révèle que le problème n’est pas seulement conjoncturel, mais bien structurel. Et derrière ces mobilisations, c’est un malaise plus profond qui s’exprime :
- Des revenus instables et insuffisantsUne part importante des agriculteurs peine à vivre correctement de leur activité, avec des revenus souvent faibles, irréguliers, voire inexistants certaines années. La dépendance aux prix de marché, aux aides ou aux aléas climatiques fragilise fortement leur situation.
- Une dégradation des conditions de travailCharge de travail élevée, isolement, pression administrative, incertitudes constantes… Le quotidien est souvent marqué par une fatigue importante, voire un épuisement.
- Des difficultés à se projeter dans l’avenirReprendre une exploitation, investir ou transmettre devient de plus en plus complexe dans un contexte incertain, rendant les décisions structurantes particulièrement difficiles.
Un modèle agricole construit pour produire… mais pas pour rémunérer
L’héritage du modèle productiviste
Le modèle agricole français s’est largement construit après-guerre autour d’un objectif clair : produire plus pour nourrir la population et assurer l’autonomie alimentaire. La Politique Agricole Commune (PAC) a joué un rôle central, en soutenant les volumes et en sécurisant les débouchés.
Ce modèle a profondément transformé l’agriculture : mécanisation accrue, usage d’intrants pour augmenter les rendements, agrandissement des exploitations…

Une pression permanente sur les prix
En parallèle, le système s’est structuré autour d’un autre objectif : proposer une alimentation accessible au plus grand nombre. Cela s’est traduit par :
- Une pression constante à la baisse sur les prix
- Une logique de consommation orientée vers le moins cher
- Une guerre des prix entre acteurs de la distribution
À cela s’ajoute la volatilité des marchés agricoles, influencés par des facteurs multiples (climat, géopolitique, coûts de production…), qui rend les revenus encore plus incertains. Dans ce contexte, les agriculteurs subissent souvent les fluctuations plutôt que de les maîtriser.
Une répartition de la valeur déséquilibrée
Au cœur du problème se trouve la manière dont la valeur est répartie tout au long de la chaîne alimentaire. Entre producteurs, transformateurs et distributeurs, les rapports de force sont inégaux.
Aujourd’hui, la grande distribution est extrêmement concentrée : selon l’Autorité de la concurrence, 4 acheteurs représentent à eux seuls près de 92 % du marché français (Envergure, Leclerc, Horizon et Intermarché-Francap). Face à eux, des centaines de milliers de producteurs, souvent isolés, disposent d’un pouvoir de négociation très limité.

Une agriculture prise dans des tensions multiples
La concurrence internationale
L’agriculture française évolue dans un marché de plus en plus ouvert et concurrentiel, où une part croissante de l’alimentation est importée, souvent à des prix plus bas.
Ce sujet a récemment été au cœur de l’actualité, notamment avec les débats autour de l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur. Pour une large partie des agriculteurs, ces accords sont perçus comme profondément injustes : comment rester compétitifs face à des produits qui ne respectent pas toujours les mêmes exigences ?
Car au-delà des prix, c’est la question des règles du jeu qui est posée. Produire en France implique de répondre à des standards sociaux, sanitaires et environnementaux qui ont du sens, mais qui créent aussi un déséquilibre face à certains produits importés.
ℹ️ Pour mieux comprendre pourquoi l’accord Mercosur suscite autant de tensions dans le monde agricole, nous vous invitons à consulter cet article : Touteleurope.eu, “Colère et manifestations des agriculteurs : pourquoi l'accord entre l'UE et le Mercosur pose problème”, janvier 2026.
La hausse des charges
Dans le même temps, les agriculteurs font face à une augmentation continue de leurs coûts de production. Énergie, engrais, alimentation animale, matériel… autant de postes de dépenses devenus particulièrement sensibles ces dernières années.
La guerre en Ukraine a notamment révélé la forte dépendance de l’agriculture à certains intrants, et la vulnérabilité qui en découle. Entre 2019 et début 2022, les prix des intrants (engrais, phytosanitaires) ont ainsi augmenté d’environ 35 %, sous l’effet direct des tensions sur les marchés de l’énergie (source : Institut Montaigne, “Les conséquences de la guerre en Ukraine pour la sécurité alimentaire”, 2023).
Cette dépendance pose un problème de fond : celle de l’autonomie des exploitations. Car plus un modèle repose sur des charges élevées et volatiles, plus il fragilise ceux qui le portent.
La transition écologique
Enfin, l’agriculture est au cœur d’une transformation incontournable : la transition écologique. Elle est à la fois :
- Une nécessité, face aux enjeux climatiques, à l’érosion des sols et à la perte de biodiversité
- Un défi concret, qui demande des investissements, du temps et de la visibilité
Les tensions récentes autour des normes environnementales : la suspension du plan Écophyto, les débats autour des retenues d’eau et méga-bassines ou encore les controverses autour du glyphosate illustrent ce décalage. Le cap de la transition est globalement partagé, mais de nombreux agriculteurs dénoncent un manque de solutions concrètes, de temps et d’accompagnement pour y parvenir.
Chez FEVE, nous sommes convaincus que la transition écologique ne doit pas être vécue comme une contrainte supplémentaire, mais comme une opportunité de construire des modèles agricoles plus résilients, plus autonomes et plus durables.
Une transformation profonde du métier agricole
Moins d’agriculteurs, des fermes plus grandes
Depuis plusieurs décennies, le paysage agricole français connaît une transformation majeure : le nombre d’exploitations diminue fortement, tandis que leur taille moyenne augmente. Ce mouvement de concentration s’explique en partie par la recherche de productivité et la nécessité de rester compétitif.
Mais il s’accompagne aussi d’une disparition progressive d’exploitations, souvent familiales, qui ne trouvent pas de repreneurs ou ne parviennent pas à s’adapter. Résultat : moins d’agriculteurs, mais des structures plus grandes, plus capitalisées… et parfois plus fragiles.

Un accès au métier de plus en plus difficile
Dans ce contexte, s’installer en agriculture devient de plus en plus complexe. Le premier frein est financier et l’un des principaux obstacles reste l’accès au foncier. Trouver des terres disponibles, à un prix accessible, est aujourd’hui un défi majeur pour de nombreux porteurs de projet.
Cette difficulté d’accès intervient pourtant à un moment clé : le renouvellement des générations. Une part importante des agriculteurs actuels approche de l’âge de la retraite, et dans les années à venir, des centaines de milliers d’exploitations seront à transmettre.
Pourtant, les installations ne compensent pas les départs. Le manque de repreneurs, combiné aux freins à l’entrée, crée un risque réel de déprise agricole dans certains territoires. Et au-delà d’un enjeu économique, c’est aussi une question de souveraineté alimentaire et d’aménagement du territoire qui se pose.
💡 C’est précisément sur ce point que des initiatives comme FEVE apportent une réponse concrète. En mobilisant l’épargne citoyenne pour acquérir des terres agricoles, FEVE permet de lever le frein du foncier et de faciliter l’installation de nouveaux agriculteurs, notamment en agriculture biologique.
ℹ️ Pour en savoir plus sur le modèle FEVE, nous vous invitons à lire cet article de We Demain, “Face à la crise agricole, FEVE mobilise les citoyens pour financer l'installation en bio”, 2026.
Pourquoi les réponses actuelles ne suffisent pas
Des solutions souvent court-termistes
Face aux mobilisations agricoles, les réponses apportées sont souvent rapides et nécessaires, mais restent majoritairement conjoncturelles.
Aides exceptionnelles, allègements de charges, mesures fiscales, ajustements réglementaires… Ces dispositifs permettent d’apporter un soulagement immédiat, notamment dans les périodes de crise aiguë. Mais ils agissent le plus souvent comme des réponses d’urgence, sans traiter les causes profondes. Résultat : les mêmes tensions réapparaissent régulièrement, quelques mois ou quelques années plus tard.
Une crise systémique qui demande une transformation profonde
La crise agricole actuelle dépasse largement la simple succession de difficultés ponctuelles. Elle révèle un déséquilibre structurel du système agricole :
- Un modèle économique sous pression, où produire plus ne garantit pas un revenu suffisant
- Une chaîne de valeur déséquilibrée, qui laisse peu de place à la rémunération des producteurs
- Une organisation des filières parfois peu adaptée aux enjeux actuels (transition écologique, relocalisation, résilience)
Répondre durablement à la crise agricole suppose donc d’aller au-delà des ajustements, pour engager une transformation en profondeur du modèle.
Conclusion
La crise agricole française n’est pas une crise passagère. Elle révèle un déséquilibre profond du modèle agricole, pris entre pression économique, exigences de transition et difficulté à se renouveler.
Face à cette réalité, les réponses ponctuelles ne suffisent plus. Il s’agit de repenser en profondeur la manière dont la valeur est créée et répartie, dont les filières sont organisées, et surtout dont les agriculteurs peuvent s’installer et transmettre.
Au fond, l’enjeu dépasse la production : il s’agit de construire une agriculture viable, durable et capable d’attirer de nouvelles générations. Dans ce contexte, faciliter l’accès au foncier, sécuriser les projets et mobiliser de nouveaux leviers, notamment citoyens, apparaît comme une partie essentielle de la solution.

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